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Axe 2

publié le , mis à jour le

 

Devenir des systèmes territoriaux : de l’analyse des tensions à l’anticipation des changements

 

Le devenir des systèmes territoriaux était déjà au centre des recherches menées par ESPACE en géoprospective. Dans le nouveau projet, cette question est principalement abordée selon deux entrées, la capacité des systèmes anthropisés à s’adapter à un environnement en évolution et le degré de liberté dont disposent les sociétés et les individus pour modifier les structures spatiales. Les questions environnementales sont intégrées aux problématiques de quatre projets retenus. Les recherches s’orientent également vers la conception de démarches permettant, dans un contexte imprécis et incertain, d’anticiper et d’évaluer les changements à venir ainsi que les types d’impacts spatiaux et de rétroactions générés par ces changements.

Les recherches conduites dans cet axe s’intéressent au fonctionnement des systèmes territoriaux appréhendé, ici, dans une optique prospective, en recherchant les tensions latentes ou émergentes, les espaces à enjeux, les processus de transformation des territoires, processus spatiaux et processus anthropiques. Les notions de changement, d’anticipation, d’adaptation sont au cœur des réflexions. On retrouve mobilisés dans cet axe, trois thèmes majeurs du Laboratoire, le rapport à l’eau, les risques et l’aménagement de territoires durables. Quatre projets investissent la problématique du devenir des territoires par des entrées différentes :
• Les différentes dimensions de la prise de conscience de l’interdépendance « homme/environnement » et les stratégies adaptatives des populations, selon les contraintes des territoires où elles vivent.
• Le degré de liberté existant dans l’évolution des territoires. La recherche s’interroge sur les marges de manœuvre réelles des acteurs, en termes d’aménagement, compte tenu des configurations spatiales possibles.
• La manière dont les processus spatiaux interviennent dans les processus fondamentaux du changement que sont la croissance et la diffusion, l’émergence et la disparition. Il s’agit en particulier, de construire des démarches permettant de déceler le jeu des interactions-rétroactions dans la combinatoire espace-changement.
• L’analyse conjointe des dynamiques sociétales et naturelles qui construisent la montée vers un état critique hydrologique en basses eaux.

 

Projet 1 : « Perception des risques et stratégies adaptatives dans des environnements sous contraintes »

Responsable : D. Bley (Aix 2). Membres : Ensemble de l’équipe ESPACE-Aix 2/DESMID

  • Positionnement

Le DESMID est depuis 2004 l’une des 4 équipes de l’UMR multisites ESPACE. L’équipe souhaite toujours conserver ses orientations premières d’étudier les rapports sociétés/nature et de les territorialiser. Ce choix d’une approche contextualisée de nos recherches est l’une des raisons de notre insertion dans l’UMR ESPACE où prédominent des géographes qui travaillent sur l’Analyse Spatiale. Notre réflexion sur les problématiques environnementales à travers le filtre du développement durable fait écho aux interrogations de nos collègues géographes sur la question de la durabilité des territoires.
Au plan de la recherche, la majorité des opérations entamées durant le précédent quadriennal, en particulier celles qui sont menées sur contrats de recherche, s’achèvent (cf. partie bilan). Mais d’autres sont en émergence et s’inscrivent dans la continuité des précédentes (projets DIGSURE, PACTES-BMP et CAMADAPT qui ont débuté cette année).

Notre équipe s’était renforcée depuis 2006 par l’arrivée de 2 collègues (Andrea Vintila, MCF en psychologie et Dominique Ami, MCF en sciences économiques) et l’obtention d’un demi poste de gestionnaire (actuellement occupé par Guillaume Tarranne), mais elle verra son effectif diminuer lors du prochain quadriennal par le départ de 5 collègues (retraite de Bernard Picon et départ pour d’autres équipes au sein du pôle Aix-Marseille de Dominique Ami, Martine Chalvet, Cécilia Claeys et Marie Jacqué).
Nous aurons par conséquent pour le prochain quadriennal une diminution des effectifs de notre équipe, même si l’on peut envisager que d’autres collègues puissent nous rejoindre après avoir en un premier temps demandé à être associés au DESMID à travers des collaborations de recherches. (Il s’agit pour l’instant de Marie Roué, DR CNRS rattachée au MNHN, de Samuel Robert, IR CNRS, membre d‘ECCOREV). L’effectif pourrait aussi être augmenté si la demande de B. Picon d’obtenir l’éméritat au CNRS était acceptée et avec l’intention de plusieurs chercheurs contractuels ou étrangers de se rattacher à notre équipe.
Cette diminution des effectifs implique un resserrement de nos thématiques et une évolution de nos axes de recherches qui s’appuieraient toujours sur une approche interdisciplinaire, mais serait davantage centrée sur la notion d’adaptation qui joue un rôle clef, tant pour expliquer des évolutions qui se sont produites au fil du temps que pour rendre compte de la diversité des sociétés humaines et de leurs cultures. Les membres de l’équipe s’attacheront, selon les méthodes et paradigmes de leurs disciplines, à étudier les perceptions des risques socio-naturels et les stratégies individuelles et collectives dans des environnements à risques, que sont les zones humides et les zones urbanisées situées en région PACA.

  • Objectifs et attendus

Notre projet scientifique s’intitule « Perceptions des risques et stratégies adaptatives dans des environnements à fortes contraintes ». Les travaux seront poursuivis autour du rapport à l’eau que l’équipe considère comme une dimension essentielle de la relation homme/nature en région méditerranéenne et les chercheurs élargiront leurs réflexions sur le développement durable et la question de la mobilisation des acteurs en s’intéressant à l’intégration des aspects environnementaux à l’échelle familiale et dans le développement personnel.

Le rapport à l’eau

En région méditerranéenne, la relation homme-nature s’exprime largement autour du rapport à l’eau. En effet, le déficit hydrique résultant d’une évaporation plus importante que les précipitations et d’une répartition de ces précipitations pendant l’automne et l’hiver, a très tôt poussé les habitants de ces régions à des aménagements hydrauliques destinés à l’irrigation synonyme de possible production agricole. Dans le delta du Rhône, l’homme a dû, là aussi très tôt, aménager également des canaux de drainage. Il lui fallait assécher les terres humides ou les marais pour favoriser et/ou maintenir son installation dans ces espaces. Aujourd’hui, l’élévation continue du niveau marin depuis des siècles rend difficile ces acquis que les humains pensaient définitifs. On se retrouve ainsi devant ce paradoxe d’un manque d’eau douce en été, et d’un excès dès que les conditions climatiques se font critiques, c’est-à-dire des pluies importantes.

Nous envisageons d’organiser nos recherches autour de 4 entrées :
• La gestion des risques d’inondation demeure un thème de recherche central, notamment autour des travaux en cours sur l’évolution de la vulnérabilité depuis l’époque moderne. De même l’étude du temps de la catastrophe à partir des travaux menés par Christine Labeur (doctorante) reste un thème de recherche pour les années à venir et nous souhaitons de continuer à alimenter la base de données constituées depuis plusieurs années sur les inondations du bas Rhône (entretiens, archives, journaux, documents iconographiques).
• L’histoire des zones humides constitue aussi un axe de recherche important, en particulier au travers du « Groupe d’Histoire des zones Humides » dont Paul Allard fait partie comme membre du bureau. Nous travaillons actuellement à la mise en place d’un programme de recherche destiné à fédérer plusieurs équipes françaises et internationales autour de la thématique de l’héritage des zones humides. Ce projet devrait prendre la forme d’une demande d’ANR ou de soumission à des appels d’offres du Ministère de l’environnement.
• La troisième thématique concerne la gestion de l’eau dans et son impact sur les territoires dans une perspective historique et actuelle. Ce thème va faire l’objet d’un programme de recherche dont le montage est en cours avec le Parc régional de Camargue, les archives municipales d’Arles, les ASA (Associations Syndicales d’Arrosants), le DESMID (UMR ESPACE). Ce programme est basé sur l’exploitation des archives des ASA déposées aux archives municipales d’Arles et en cours d’exploitation par le DESMID. Les financements proviendront de la DIREN et de la région PACA. Ce programme est prévu pour une durée de 4 ans à compter de 2011.
Le DESMID demandera une bourse de postddoc en sociologie dans le cadre de ce projet. Nous prévoyons aussi de développer des approches comparatives, à partir d’un travail exploratoire réalisé en 2009 sur la faisabilité d’un important programme qui établirait une comparaison entre les parcs naturels français (Camargue) et espagnols (Donana au sud de Séville).
• Enfin, l’étude des zones humides est particulièrement pertinente pour le champ de la santé, surtout si l’on adhère à la définition qu’en donne R. Massé comme étant “ la capacité physiologique et intellectuelle qu’à l’homme de s’adapter à un environnement en évolution ”. Nous souhaitons poursuivre notre réflexion sur la relation Homme/vecteur/milieu, et en particulier en étudiant les perceptions et la gestion des maladies transmissibles vectorielles émergentes ou réémergentes. Un projet paludisme/Dengue au Cameroun est en préparation.

Adaptation personnelle et interaction avec l’environnement

Le second thème élargirait l’axe sur « développement durable et mobilisation des acteurs » en s’intéressant particulièrement à l’intégration des aspects environnementaux dans le développement personnel, à travers trois questionnements : quel rôle joue l’environnement physique et social dans le processus d’acculturation, quel rôle pense jouer l’individu dans le domaine de la préservation de l’environnement, en quoi la qualité de vie est un prolongement opératoire du concept de développement durable ?
A partir d’exemples pris dans la région marseillaise, et que ce soit dans la gestion de l’eau ou dans les territoires urbains, l’objectif est d’apprécier les différentes dimensions de la prise de conscience de l’interdépendance « homme/environnement » et la façon d’y répondre des populations selon les contraintes des territoires où elles vivent.

Sur ce thème, nous prévoyons d’organiser nos travaux en trois entrées :
• De nombreuses variables psycho-sociales ont été étudiées dans leurs effets sur le déroulement du processus de migration et d’acculturation, mais le rôle que joue l’attachement aux lieux dans lesquels la personne s’établit n’a pas encore été étudié systématiquement. Il faut rappeler que les lieux ne sont pas seulement des ensembles physiques dans lesquels nous vivons, mais ont aussi une portée symbolique. Leur configuration, leur utilisation permet plus ou moins facilement d’y « prendre racine », de s’y attacher. A partir de quand et comment se sentir « chez soi » ? Les recherches entreprises tenteront de comprendre dans quelle mesure le processus d’acculturation est modifié par le sentiment d’attachement à un lieu. Quelles variables médiatrices interviendront dans le développement de cet attachement à un lieu (dont les effets positifs pour le développement psycho-social sont à tester) ?
• Nous proposons aussi d’étudier les conditions et les étapes d’un développement d’une « cognition écologique », et dans cette approche, nous prendrons en compte les contextes dans lesquels vivent les personnes, et étudierons la signification que peut pour eux revêtir de « devenir écologiquement responsable » (par exemple sous forme de « taches de développement »). De plus, l’enfant, puis l’adolescent et le jeune adulte suivent des étapes développementales dans leur compréhension de l’interaction et de l’interdépendance entre l’homme et son environnement. Ce changement individuel pourrait s’inscrire dans ce que Dunlap et ses collègues ont appelé le « New Environmental Paradigm » qui met en avant un changement d’attitude des personnes de l’anthropocentrisme vers plus de biocentrisme. Nous souhaitons ainsi étudier les liens entre les comportements pro-environnementaux des individus et leur positionnement sur l’échelle NEP - New Environmental Paradigm. Les recherches bénéficieront des contacts étroits établis par Alexandra Schleyer-Lindenmann avec des chercheurs allemands avec qui elle a des collaborations en cours (université de Magdeburg et Fachhochschule de Frankfurt / Main).
• Enfin, nous poursuivrons les travaux déjà engagés sur la qualité de vie en examinant les liens qui existent avec le développement durable et les processus de gouvernance qui y sont associés, surtout en zones urbaines, et à partir de l’exemple des questions environnement/santé l’étude des interfaces entre perceptions des populations et mesures des experts, entre implication individuelle et dimension collective.

Le DESMID prévoit aussi de contribuer à la transversalité au sein de l’UMR ESPACE en s’appuyant sur les liens et les activités déjà réalisées dans le précédent quadriennal (cf. partie bilan) et en continuant à participer activement aux activités inter sites « Interface » (P. Allard) et à l’animation de l’atelier « Analyse Spatiale et géogouvernance » (D. Bley). Nous envisageons aussi de nous impliquer dans le projet « Criticité des basses eaux » (A. Dervieux, A. Schleyer-Lindenmann).

L’équipe sera aussi très impliquée dans la demande d’équipex qui fait suite au rapport rendu en 2008 aux départements INSHS et INEE par B. Picon couplant un observatoire Homme-Nature et une plateforme Image au service des chercheurs en SHS, sur le site d’Arles.

Il faut également souligner notre ambition d’ancrer le mieux possible nos recherches dans la communauté scientifique en établissant de véritables partenariats de recherche avec la communauté scientifique. Nous devrions en particulier développer les collaborations déjà entamées avec des laboratoires camerounais (GREVA, ENS de Yaoundé), allemands (université de Magdebourg, Fachhochschule Frankfurt / Main) et espagnols (université de Séville). A l’échelle locale, plusieurs partenariats principaux se poursuivront d’une part avec des structures de recherches comme le CEREGE, la Tour du Valat, la zone atelier ORME, l’OHM bassin minier de Provence, l’IRD…., d’autre part avec des acteurs et associations comme le pôle de compétitivité « Risques » et « Industries culturelles et patrimoine », le Parc Naturel Régional de Camargue, le CPIE d’Arles, la SEH, DDAF, le Syndicat Mixte des associations syndicales du pays d’Arles, la fédération de recherches ECCOREV, le GHZH.

Les collègues de l’équipe continueront aussi à être impliqués dans des activités d’enseignement, en assurant la codirection du Master MASS et en animant des modules d’enseignements dans le master de sciences géographique SDS, à l’IEP.

 

Projet 2 : « Quels sont les degrés de liberté dans l’évolution des structures territoriales ? »

Responsable : L. Grasland (Avignon). Membres : ensemble de l’équipe ESPACE-Avignon

  • Positionnement

Les modèles d’Analyse Spatiale permettent de déceler, voire de reproduire les formes et les règles de fonctionnement récurrentes dans les territoires. L’efficacité apparente de ces modélisations, le plus souvent basées sur des règles simples de géométrie et d’interactions spatiales, interroge sur la capacité de règles simplistes à fournir de bonnes approximations d’un ensemble de logiques individuelles et collectives pour comprendre la trajectoire des territoires. Les configurations observées ne sont-elles que le résultat d’arbitrages rationnels entre différentes contraintes de la part d’individus pleinement informés ? Et si la récurrence des formes était simplement liée au fait qu’il existe peu de façons « raisonnables » de se répartir dans l’espace à une échelle donnée ? Se pose ainsi la question des degrés de liberté des individus et des aménageurs dans les territoires.
L’objectif de ce projet consiste tout d’abord à évaluer les degrés de liberté qui existent dans les configurations et l’évolution des systèmes territoriaux (i.e. quelle est l’amplitude du jeu des configurations spatiales possibles ?). Si le nombre de possibles est très faible, on peut s’interroger sur les marges de manœuvre réelles des acteurs en termes d’aménagement. Connaître ces marges de manœuvre permettrait d’adapter la prise de décision aux potentiels et contraintes portées par les structures spatiales afin de mieux cibler et amplifier les actions.
Pour répondre à ces objectifs, une triple approche est proposée : la première, plutôt classique, consiste à simuler l’évolution des territoires (par automate ou SMA) et à comparer les résultats au réel, la part résiduelle pouvant alors être attribuée à l’autonomie des acteurs face à une règle d’ordre général ; la deuxième analyse les degrés de libertés dont disposent réellement les aménageurs en testant notamment la plasticité des configurations spatiales (par exemple, quelle est la localisation possible pour un centre de ressources ?) face aux objectifs visés (équité, efficacité). Les configurations observées sont-elles celles qui ont été souhaitées ou des attracteurs vers lesquels convergent les territoires en fonction de conditions initiales données ? La troisième cherche à définir les contraintes structurelles (spatiales et scalaires) qui s’exercent sur les configurations territoriales. Il s’agit alors de relier les régularités observées à des lois établies dans le cadre d’une théorie d’essence universelle : la relativité d’échelle de L. Nottale.

  • Objectifs et attendus

Une problématique qui restitue une place à la liberté de décision dans l’Analyse Spatiale

Depuis plusieurs décennies la géographie emploie avec succès des modèles issus d’autres disciplines (physique, informatique, mathématiques). Plus récemment, les modèles auto-organisés semblent trouver leur place dans la discipline. Cependant on s’interroge encore peu sur l’efficacité supposée qu’ont ces modèles pour reproduire les organisations spatiales observables dans les territoires. On préfère profiter de leur caractère pratique pour produire des mesures nouvelles, faire des géo-simulations, donner une composante formelle, souvent de type mathématique, à la connaissance géographique ou exploiter leur potentiel opérationnel pour faire de la prospective ou évaluer les effets d’hypothèses. Pourtant les simplifications parfois outrancières de ces modèles, qui résument toute la complexité des comportements humains et sociaux en quelques règles simples souvent fondées sur des principes de géométrie, de masses et de distance devraient nous conduire à nous interroger plus profondément sur les raisons de leur efficacité apparente. Est-ce à dire que quelques règles simplistes peuvent fournir de bonnes approximations d’un ensemble de logiques individuelles et collectives ? Les façons de s’agencer dans l’espace des humains ne seraient-elles finalement pas si différentes de celles de particules ou d’entités sans conscience, ni volonté ? Les organisations territoriales sont pour nous le résultat tout à la fois des stratégies, individuelles et/ou collectives, visant un certain nombre d’optimisations, mais qui restent cependant soumises à des fortes contingences spatiales et qui obéissent à quelques règles simples d’organisation de l’espace.

L’Analyse Spatiale devrait franchir un stade de maturité supplémentaire en ne se contentant plus de considérer que les configurations spatiales observées sont le résultat d’arbitrages rationnels entre différentes contraintes de la part d’individus pleinement informés, ni que le simple fait de changer d’échelle suffise à expliquer des ordres macroscopiques trouvés à partir de bouillonnements locaux. La solution traditionnellement invoquée pour faire face à ce problème consiste à postuler que les lois d’organisation de l’espace observées à un certain niveau d’abstraction correspondent à une optimisation de l’utilisation de l’espace sous contraintes. Le concept d’émergence est à cet égard bien pratique car il permet de faire ce saut scalaire entre les multiples réalités de la vie quotidienne à l’échelle du terrain et de subtils agencements spatiaux, relativement aisés à formaliser, à modéliser et parfois même à reproduire sans trop chercher à savoir comment se fait le passage d’une échelle à l’autre. En banalisant les changements de résolution et les agrégations des unités spatiales, les Systèmes d’Information Géographiques (SIG) contribuent de leur côté à simplifier outrageusement les jeux d’échelles et à occulter la réflexion qu’il conviendrait de mener sur le sujet, même si des recherches portant sur la généralisation en fonction des échelles existent au niveau de la géométrie, de la représentation et de la sémantique des objets géographiques.
Pour fournir une explication à cette déraisonnable efficacité apparente de la modélisation spatiale en géographie, il pourrait être intéressant et novateur d’appréhender le problème non pas seulement d’un point de vue ascendant, des hommes dans les territoires vers les logiques d’organisation spatiales, mais aussi selon une approche descendante, des lois d’organisation spatiales vers les hommes. Dans la mesure où ces lois existent, car elles sont dotées d’une récurrence certaine dans les limites de l’œcoumène, et que l’on peut en mesurer les effets, on peut alors poser pour hypothèse qu’une part des comportements humains et sociaux leurs sont soumis (processus sans sujet). Il ne s’agit donc plus de chercher à faire émerger de l’ordre à partir d’un désordre apparent, comme l’a traditionnellement fait l’Analyse Spatiale en usant et abusant de moyennes et autres indicateurs statistiques calculés sur des données agrégées, mais de postuler l’existence d’un ordre « spatial » potentiel susceptible de canaliser, de contraindre les multiples décisions individuelles et collectives. Loin d’un ordre mystique ou d’une quelconque main invisible, le propos est simplement de reconnaître que les sociétés humaines n’échappent pas au fait qu’il n’y a que peu de façons « raisonnables » de se répartir dans l’espace en fonction des rapports scalaires possibles et qu’en cela elles ne sont pas si différentes, à certaines échelles d’observations données, des sociétés d’insectes, des molécules ou de particules de matière. C’est ainsi la question du libre-arbitre des individus et de la liberté d’action des décideurs dans les territoires qui est posée.

Trois approches envisageables : l’application de modèles des sciences de la complexité, l’analyse de sensibilité aux changements d’organisation spatiale et le développement d’une géographie théorique.

• Une première solution, classique mais opératoire, peut passer par l’emploi de modèles à haut niveau d’abstraction, issus de transferts conceptuels, comme les modèles évolutionnistes, ou issus de la théorie des jeux et plus généralement tous les modèles à auto-organisation et émergence provenant des sciences de la complexité. L’objectif est de simuler l’évolution des territoires à l’aide de règles dites de basse résolution et de comparer ensuite les résultats obtenus avec les configurations observées à l’aide de plusieurs indicateurs, spatiaux et statistiques. La part résiduelle, non prise en compte par le modèle, sera attribuée à l’autonomie des acteurs et des habitants face à une « loi » édictée par l’algorithme. Une étude du fonctionnement du modèle au regard de ce que l’on sait du fonctionnement de la société sera nécessaire pour montrer qu’en exerçant leur libre arbitre, les habitants satisfont pour une part à la loi et inversement. Cette démarche expérimentale, faite d’allers-retours entre le modèle et le réel, sera sans nul doute porteuse d’une charge heuristique sur le fonctionnement des territoires.
Ce type d’approche peut être généralisé avec d’autant plus de succès à tous les modèles ne faisant pas intervenir que des variables géométriques et physiques. Outre le fait de (re)valider l’Analyse Spatiale en montrant que l’espace peut, par l’intermédiaire de ses inerties, de ses mémoires, contenir une part de son propre devenir, les écarts aux modèles recèlent généralement des informations essentielles pour déceler des phases de bifurcations qui, à l’occasion de changements culturels ou comportementaux, d’innovations économiques ou sociales ou encore de politiques d’aménagement du territoire audacieuses induisent des ruptures dans la dynamique inertielle de l’espace entretenue par des périodes de flux et d’idéologie stationnaires. Ces ruptures, souvent négligées par le modèle, sont autant d’indicateurs des degrés de liberté que se sont accordés les acteurs et/ou les individus. L’avantage de l’emploi de modèles de simulation permet de quantifier les effets de ces ruptures sur l’espace, par exemple en mesurant la déviation des trajectoires entre un modèle construit sur des règles spatiales (validées pour une période passée donnée) et le réel qui se met à évoluer selon de nouvelles règles.
• Une seconde approche consisterait à tester la sensibilité d’indicateurs, d’objectifs ou de fonctions de lieux dans l’espace géographique à des structures topologiques particulières. Cette sensibilité pourrait constituer une mesure du degré de liberté dont dispose effectivement le décideur, dans un contexte territorial donné, pour évaluer un critère d’efficacité, atteindre un objectif visé, ou juger de la pertinence de la fonction envisagée. Dans les questions de localisation optimale par exemple, quelle est la variété des solutions possibles et leurs différences absolues selon les fonctions d’optimisation choisies (équité, efficacité) et la configuration de la demande. Les solutions varient-elles à la marge ou les décisions d’aménagement, notamment à travers la fonction d’objectif choisie, ont-elles un vrai poids sur le devenir des territoires ?
Dans cette perspective, nous utiliserons des méthodes usuelles d’analyse de sensibilité issues des mathématiques qui, par la transformation de la topologie des éléments dans l’espace, permettent de déterminer les zones de résistance, les segments de rupture ou les seuils au-delà desquels la modification de la structure spatiale implique un changement radical des indicateurs mesurés, des objectifs fixés, ou des fonctions assignées dans l’espace géographique. La façon dont varient ces différents critères indique dans quelles mesures, et pour quelles conformations territoriales, le décideur dispose ou non d’un degré de liberté dans sa décision. Si l’on reprend l’exemple du centre, l’aménageur pourra estimer si le centre qu’il aura fait construire a effectivement la capacité de résister à des politiques de réaffectation des usages du sol vers la construction et l’installation conséquente de nouveaux habitants, et ce en fonction de la localisation relative des surfaces en question. Cette approche inclut la prise en considération d’une propriété de pérennité du centre. Ce centre pourra-t-il conserver à long terme le même objectif ? À l’inverse, les populations contraintes par les décideurs ont-elles leur mot à dire, et sont-elles capables de résister face à une contrainte territoriale forte ?
La sensibilité peut être estimée en modifiant, selon certaines règles et perturbations mesurées, différents éléments du territoire, comme l’emprise des réseaux de transport, la localisation des populations ou des entreprises, la rugosité des espaces géographiques hors réseaux, etc. Cette méthodologie peut s’appliquer sur des études urbaines ou sociales, mais aussi environnementales.
• Il reste que ces approches laissent dans l’ombre l’explicitation des « comment » les plus fondamentaux tels que les sciences physiques ont pu les aborder en théorisant par exemple les relations entre l’espace, le temps et la masse. Par conséquent, ce projet doit aussi nécessairement se doter d’une approche théorique qui, seule, permettra de formaliser des lois dont on peut espérer qu’elles aient des solutions analytiques. Ceci a déjà conduit à vérifier la validité et l’utilité de la relativité d’échelle en géographie. Ces approches instrumentales permettront d’analyser les potentiels et contraintes des structures spatiales par rapport à la prise de décision et de voir ce que pourraient être (ou auraient pu être !) les configurations spatiales en l’absence de tout contrôle humain ou sous contraintes particulières. Elles pourraient également aider à prendre conscience que des décennies de politiques d’urbanisme ou d’aménagement n’ont pas toujours eu les impacts escomptés sur les territoires. Les décideurs n’ont-ils fait qu’encadrer juridiquement, voire qu’institutionnaliser, des pratiques comportementales individuelles soumises à la force des exigences culturelles et socio-économiques de la période considérée ? Les territoires sont aujourd’hui à l’aube de profondes mutations dans leurs dynamiques, en raison des crises annoncées telles que le tarissement des ressources énergétiques fossiles, le resserrement du crédit immobilier, le changement climatique global, etc. Ainsi, il semble fondamental de pouvoir se doter d’outils susceptibles d’aider à la prise de décisions tenant compte des inerties des structures spatiales actuelles et des marges de manœuvres réalistes (quantifiées ?) qu’elles laissent aux décideurs et populations pour faire face à ces nouveaux défis. Ce projet se place dans le sens inverse des principales tendances post-modernes, fréquentes en Sciences Humaines et Sociales, qui refusent l’idéal nomothétique au nom de l’inexistence de réel objectivable en raison de la dépendance à l’observateur, fait que l’on retrouve par exemple dans les études sur les représentations. Il ne se positionne pas non plus dans la perspective actuelle d’un nouvel écologisme radical, consistant à redonner le primat à la nature en reniant la toute puissance de la rationalité humaine héritée du siècle des Lumières.
Ayant une forte perspective humaniste, ce projet cherche, au contraire, à renforcer la liberté de l’homme par la connaissance et, dans une perspective de durabilité, à mieux appréhender les enjeux actuels qui pèsent sur les territoires.

Exemples d’axes de recherche

Étude de la dynamique des systèmes urbains.

L’étude de la dynamique de la croissance urbaine se fera à plusieurs niveaux : analyse de la croissance en termes d’attractivité des agglomérations en fonction des performances économiques, des accessibilités, des mobilités, de l’offre de services et d’équipements, mais aussi en termes de croissance des populations qui sont le reflet des stratégies migratoires des individus et des familles qui recomposent les territoires urbains.
Appliquées au système urbain algérien, ces approches permettront d’avoir une vision globale de l’influence de la dynamique urbaine sur les recompositions sociales et territoriales et réciproquement. A partir de différents indicateurs, il s’agira de repérer les paramètres pertinents dans la construction d’un modèle de simulation de croissance urbaine.
Une autre recherche est envisagée sur la place des villes « moyennes » dans les systèmes urbains. De nombreuses observations montrent que ce niveau de la hiérarchie urbaine est instable, avec de fortes croissances ici, des stabilités là ou des déclins marqués ailleurs, laissant entendre que la croissance allométrique s’applique mal et qu’il existe des marges d’autonomie ou de liberté. Un consortium en cours de montage avec des pays latins (Espagne, Portugal, Brésil, Argentine, Chili) sur cette thématique permettra d’avancer dans cette hypothèse.

Développement numérique des territoires.

Avec l’analyse de la diffusion et des usages de TIC dans les territoires, se pose la question de leur accès, mais aussi de dynamiques nouvelles engendrées par elles dans le travail, dans les déplacements, les localisations résidentielles et d’entreprises, la vie sociale et culturelle, donc du fonctionnement des territoires et plus largement de la géographie. La perspective est d’envisager comment l’appropriation des TIC, inégale dans les territoires, est contrainte par les structures spatiales en place, et à travers les stratégies d’acteurs privés ou publics, mais aussi comment elle permet de détendre ces contraintes et d’offrir d’autres opportunités de fonctionnement en échappant aux effets de taille et d’agglomération.
Degrés de liberté des acteurs locaux face à des mesures structurelles de protection
L’anthropisation de l’espace physique a conduit à augmenter l’exposition des populations aux risques. Si les trente dernières décennies ont été l’occasion de négliger le risque inondation, les degrés de liberté des aménageurs sont de plus en plus limités et contraints par des mesures technocratiques (PPRN, AZI, Directive Eau, Directive Inondations). Cette influence sera évaluée sur les espaces suivants : Vaucluse, Var, Cévennes.

Contraintes structurelles d’essence scalaire.

L’approche fractale développée en géographie depuis quelques dizaines d’années tant sur des objets relevant de la géographie physique que sur des entités appartenant à la géographie humaine, a montré que, de façon extrêmement générale, l’information géographique géoréférencée variait presque toujours continument en fonction de l’échelle, à des taux constants ou variables. Cette ubiquité aujourd’hui parfaitement avérée et dans laquelle s’enracine l’approche par niveau développée par les géographes depuis longtemps doit pouvoir être expliquée, en particulier dans la mesure où on ne voit pas comment ce type de relation ne pourrait pas jouer un rôle dans la cristallisation de l’apparaître morphologique, tant dans celle des formes que dans celles des diverses dispositions spatiales. Par conséquent, nous avons mis en œuvre, et souhaitons poursuivre et amplifier une démarche programmatique qui articule explicitement une formalisation théorique de ces rapports dans le cadre de la relativité d’échelle et les descriptions de terrain qu’il est possible d’obtenir sur des attributs particulièrement spécifiques (points cotés, lieux de peuplement, limites cadastrales, etc.).

 

Projet 3 : « Processus spatiaux : détection, anticipation, évaluation »

Responsable : C. Voiron (Nice). Membres : Ensemble de l’équipe ESPACE-Nice

  • Positionnement

Dans le prolongement des travaux du quadriennal en cours sur la problématique des enjeux de territoire et des espaces à enjeux, l’équipe de Nice souhaite axer ses travaux sur les interactions espace-nature-société dans le contexte d’anticipation des changements. « L’espace est à la fois environnement et partie des sociétés » (R. Brunet), aussi, dans le cadre du paradigme systémique dans lequel s’inscrivent nos recherches, nous postulons que la prise en compte de la spatialité rend plus intelligible les interactions nature-société.
Généralement, dans la problématique des relations entre l’espace et le changement, par exemple climatique, ce sont les impacts du changement sur l’espace qui sont avant tout recherchés, cartographiés, voire simulés. Notre optique est plus englobante puisqu’elle cherche à déceler le jeu des interactions et des rétroactions de la combinatoire espace-changement, dans une certaine épaisseur temporelle. Notre parti est d’entrer dans la problématique du changement territorial, par l’analyse des dynamiques en fonction de l’espace et pas uniquement sur l’espace, par l’étude des processus spatiaux et pas uniquement des processus spatialisés. Nous postulons donc que les caractéristiques spatiales sont un facteur important des dynamiques spatio-temporelles et que, à ce titre, il est fondamental d’en mesurer et d’en modéliser les effets. Mais loin d’être purement théoriques, nos recherches s’inscrivent dans une démarche d’aide à la décision.

  • Objectifs et attendus

Nos travaux privilégieront l’analyse des processus relevant de la matérialité de l’espace, de son occupation et de son organisation ainsi que des jeux d’échelles, et l’étude des dynamiques résultant de ces processus spatiaux.
Quels que soient les processus du changement - pollution, érosion, inondation, étalement urbain, métropolisation, développement touristique – nous chercherons à déterminer la manière dont les processus spatiaux interviennent dans les processus fondamentaux du changement que sont la croissance et la diffusion, l’émergence et la disparition, à la fois dans le cadre des interactions intra-systémiques et des relations avec l’environnement extérieur au système.
Cependant, les relations de l’homme avec la nature ne sont pas du domaine du linéaire et il en est de même des relations avec l’espace. Ainsi, la combinaison de plusieurs variables qui évoluent de manière quasi linéaire peut conduire à l’établissement de discontinuités spatiales. La limite altitudinale de la forêt en est l’exemple type. Par ailleurs, l’espace est un catalyseur. Des phénomènes d’autocatalyse de masse se produisent dans la croissance des aires urbaines comme dans la littoralisation, auxquels répondent des rétroactions qui maintiennent ces phénomènes dans des tailles imposées par leurs dynamiques propres mais également par le contexte socio-politique. L’analyse de ces dynamiques systémiques est d’un intérêt majeur pour la prospective territoriale et plus spécialement pour la géoprospective.
Les processus spatiaux ont une dimension temporelle et c’est bien cette combinaison de l’espace et du temps que l’on souhaite appréhender dans les processus du changement. Les processus spatiaux combinent en effet des phénomènes se produisant sur le temps long et sur le temps court, au cours de périodes « stables » et lors de « crise ». La réflexion portera sur la détection et l’évaluation de l’impact de ces crises dans le changement spatial et, dans la transformation des territoires résultante.

La réflexion, à la fois théorique et méthodologique est centrale à ces recherches. Les notions de potentiel, de « suitability », de susceptibilité, d’optimalité seront approfondies. La recherche portera sur l’incertitude et l’imprécision dans l’estimation des changements spatiaux et de leurs effets, sur le probable et le possible. La théorie des probabilités, notamment bayésienne, et la théorie des possibilités seront confrontées afin de déterminer leur capacité respective à modéliser le changement spatial. Par ailleurs, l’équipe interrogera la question des relations entre spatialité et optimisation en prenant appui sur la théorie constructale.
Les méthodes d’estimation et d’évaluation du changement spatial constitueront l’autre volet méthodologique du projet, avec pour finalité la conception de démarches modélisatrices robustes permettant de simuler les transformations spatiales ainsi que les rétroactions de ces transformations sur les phénomènes, tant dans une optique de compréhension des processus que de géoprospective.
Ainsi, en aménagement du territoire, il s’agira de définir et de formaliser les structures spatiales ayant un impact sur l’évolution de ces derniers, préalablement aux modélisations. L’enjeu est de parvenir à élaborer des modèles spatiaux capables de simuler la ou les probabilités d’émergence de phénomènes sous conditions initiales et les rétroactions des transformations spatiales sur ceux-ci. L’objectif implicite étant de contribuer à l’élaboration d’outils d’ingénierie territoriale mobilisables lors des diagnostics territoriaux destinés aux documents d’aménagement.

  • Détail du projet par groupes de recherche

Ces questions seront investies dans le cadre des thématiques et problématiques propres à chacun des groupes de recherche de l’équipe et étudiées principalement, mais non exclusivement, sur les espaces méditerranéens.

- Groupe Gestion et Valorisation de l’Environnement

Les thèmes majeurs du groupe seront reconduits : pollution de l’air et climat urbain ; risques et feux de forêt ; fonctionnements hydrologiques et ressources en eau ; karst. Un nouveau thème sera abordé : le climat futur et sa cartographie à l’échelle régionale, dans le cadre du projet DRIAS de Météo-France, la cartographie s’appuyant selon les cas sur deux logiques différentes : interpolation spatiale et modélisation déterministe. Le projet MEDFEUX a pour objectif d’estimer les impacts de l’évolution de l’occupation du sol et du changement climatique, sur le risque d’éclosion des feux de forêt, en milieu méditerranéen. En tenant compte de l’impact de la croissance urbaine, un modèle d’éclosion d’incendie sera élaboré dans le passé et aujourd’hui, et dans le futur, à partir des exemples des bassins versants du Paillon (Alpes-Maritimes) et de la Giscle (Var).

Ces recherches thématiques seront menées en insistant sur la question de la « susceptibilité », qui s’intercale entre l’aléa et la vulnérabilité dans l’analyse du risque. La susceptibilité est le potentiel de développement d’un événement à risque, d’une crise, une fois qu’un aléa est déclenché. Or, dans la problématique du risque, cette composante intermédiaire est souvent ignorée ou non explicitée. Sa prise en compte est effective depuis plusieurs années dans le groupe. La réflexion autour de cette notion sera amplifiée afin d’établir une grille de lecture non conforme à la vision traditionnelle aléa – vulnérabilité et pouvant être appliquée à tous les risques naturels, et anthropiques probablement, ainsi qu’en dehors du risque, dans le domaine des contraintes, des pressions, et appliquée à l’évolution temporelle.

- Groupe Tourisme et espaces touristiques

Les travaux porteront principalement sur deux questions.
• Le tourisme de réunions et de congrès international (TRCI) et l’analyse des territoires impactés par le TRCI. Cette forme touristique originale et spécifique par son hybridation « Affaires (au sens large) – Tourisme », est liée conjointement aux phénomènes de mondialisation, intégration des territoires et augmentations des flux et des mobilités, et aux phénomènes de touristification des territoires. Elle impacte essentiellement les villes et plus spécialement les métropoles. Or, en France comme à l’étranger, aucune équipe ne travaille spécifiquement sur ce thème, ni en géographie, ni en aménagement. Une fois délimité le champ conceptuel et sémantique du tourisme d’affaires et du secteur MICE (de « Meetings/Incentives/Conventions/Exhibitions or Events » – « MICE sector ou MICE Tourism »), les recherches porteront sur les stratégies territoriales métropolitaines et les politiques (d’aménagement, d’équipement, d’image) mises en place par les villes congressuelles pour développer le TRCI, sur la détection des territoires en devenir ou au contraire en deshérence congressuelle, et sur l’évaluation des trajectoires de villes de congrès en fonction des qualités territoriales et touristiques des lieux. La recherche s’appuiera notamment sur les concepts d’interface (recherches intersites) et de clusters touristiques.
• Dans le cadre de l’Observatoire des pratiques sportives dans l’espace alpin transfrontalier « Alpi Maritime-Mercantour », la recherche portera sur la modélisation des fréquentations, la cartographie des cheminements possibles, des impacts sur l’environnement, et sur la simulation des effets des fréquentations sur l’altération des sols.

- Groupe Territoire-Santé-Environnement

Trois questions feront l’objet des recherches de ce groupe.
• Les impacts sanitaires potentiels du changement climatique, dans le cadre du projet DECLIC - Drôme : Eau, CLimat, Impacts liés aux Changements- (avec pour partenaires les UMR LTHE et PACTE). Ce projet, a pour objet d’étudier le climat et ses changements à l’échelle des montagnes de la Drôme et les impacts engendrés sur les ressources en eau, la foresterie, l’agriculture, les activités touristiques, mais aussi la santé. Aux chercheurs d’ESPACE est confiée a mise en place d’une chaîne de traitement de la connaissance territoriale qui associe une approche modélisatrice des raisonnements permettant de définir les impacts du changement climatique sur la santé (système expert et/ou probabiliste de type réseau bayésien) à une Analyse Spatiale des phénomènes observés.
• La question de l’optimalité appliquée à la thématique de la santé sera approfondie. Dans le cadre du nouveau paradigme de la géographie du mieux, la question de l’optimisation en géographie à des fins de meilleur fonctionnement sanitaire sera développée : prise en compte de l’espace dans l’optimisation des services de secours à la personne, optimisation d’itinéraires piétonniers de qualité sanitaire à l’aide d’indicateurs multicritères.
• Démarches et méthodes de détection des interactions entre pathologies et exposition à des polluants, à des échelles variables : développement, avec l’équipe cévenole et des chercheurs de l’Ecole des Mines d’Alès, d’une recherche sur le phénomène des cyanobactéries, notamment sur ses conditions d’émergence à l’aide d’un monitoring environnemental sur la conductivité de l’eau, la mesure des taux de phycocyanine (marqueur des cyanos), dans le but de prévenir les risques sanitaires associés à leur présence ; approche probabiliste et géostatistique, à l’échelle méso, appliquée aux interactions Cancer – Société - Environnement (projet mené avec le Cancéropole PACA, dans le cadre d’une thèse de géographie, en collaboration avec les épidémiologistes du CHU de Marseille).

- Groupe Dynamiques Territoriales

Le groupe entend poursuivre les travaux engagés sur « les enjeux de territoire » et « les espaces à enjeux » en faisant de ces deux concepts des éléments centraux dans la détection et l’analyse de processus spatiaux.

En s’inscrivant clairement dans une démarche géoprospective, l’équipe abordera plus particulièrement les processus spatiaux essentiels pour la compréhension des anthroposystèmes méditerranéens, notamment la métropolisation, la littoralisation, la ségrégation. Différentes questions méthodologiques seront investies. Si l’élaboration des deux concepts a été riche, elle a tout de même soulevé des interrogations d’ordre plus général, mais tout autant pratiques : comment comparer les exemples quand des écarts d’échelles ou de problématiques apparaissent dans les « espaces à enjeux » ? Comment la dialectique entre terrain d’étude et approche théorique peut-elle s’articuler, en particulier lorsque les processus spatiaux décelés dans les cas étudiés sont très instables et/ou dissemblables ?

La réflexion conceptuelle menée jusqu’alors sera ensuite prolongée par une approche plus opérationnelle, à travers des réflexions pratiques sur la manière d’appliquer nos connaissances modélisatrices. Par exemple, comment concrètement évaluer les enjeux principaux des territoires par rapport aux processus spatiaux auxquels ils se rattachent ? Existe-t-il des méthodes plus adaptées à certains enjeux ou à certaines transformations spatiales qu’à d’autres ? Quelles chaînes de traitement sont susceptibles de faire particulièrement émerger les conflits dans les « espaces à enjeux » ? Comment la démarche de géogouvernance s’articule-t-elle avec ces deux concepts ?

  • Originalité et faisabilité

Les processus spatiaux, axe transversal de questionnement, sont certes, étudiés dans le cadre des principales thématiques de l’équipe que sont les risques, le climat, l’eau, l’érosion, les systèmes territoriaux urbains, les espaces touristiques, mais également, en explorant de nouvelles problématiques à l’intersection des différents domaines de la géographie ainsi que d’autres disciplines, en particulier les mathématiques et l’épidémiologie. Les nouveaux champs explorés : « géographie du mieux », qualité sanitaire des espaces, adaptation de la théorie constructale aux dynamiques spatiales, par exemple, sont le fait de jeunes chercheurs et enseignants-chercheurs qui s’investissent sur ces questions, armés du savoir-faire théorique, méthodologique et opérationnel capitalisé dans l’équipe, et secondés par un réseau de collaborations interdisciplinaires, au sein d’ESPACE, internes à l’Université de Nice ainsi qu’étrangères.
Par ailleurs, une autre originalité du projet réside dans le développement du triptyque : Recherche - R&D – Formation, expérimentée avec succès depuis 2008. La relation nouvelle mise en place entre la recherche en laboratoire et la recherche en entreprise, au niveau du doctorat, ainsi que des Masters 1 et 2 avec le « Stage-Recherche-Entreprise » est appelée à s’intensifier.

 

Projet 4 : « Criticité des basses eaux »

Responsable : Ph. Martin (Avignon)
Participants : A. Dervieux (Aix 2-Arles), J. F. Didon – Lescot (Nice - St Christol les Alès), J. M. Domergue (Nice – St Christol les Alès), A. Douguédroit (Aix 1), J. Douvinet (Avignon), M. Forriez (Avignon), J. Jolivet (Nice – St Christol les Alès), S. Kamara (Avignon), N. Dubus (Nice), Cl. Martin (Nice), J. Morschel (Nice), S. Perez (Nice), B. Picon (Aix 2-Arles).

  • Positionnement

De nombreux projets en régions méditerranéennes, en particulier au travers de la structure HyMex à laquelle par ailleurs nous participons, s’intéressent à la question des hautes eaux, des inondations et plus particulièrement au problème des crues « éclairs ». Or ce sont toutes les situations physiques extrêmes qui peuvent être à la fois problématiques et sujettes à une péjoration sous l’effet du changement climatique en cours, quelle qu’en soit l’origine.
Ces évolutions de la nature sont en outre à prendre en compte au regard de celles de la société, des demandes et des attentes sociales qu’elles soient de nature quantitative (disponibilité en eau par exemple) et/ou qualitative (présence d’agents pathogènes dans l’eau et/ou de minéralisations excessives pour certains usages).
Ces deux dynamiques peuvent conduire à des situations critiques dans la mesure où il n’existe que des catastrophes anthropiques. Cela étant il y a derrière ces questions majeures de vulnérabilité des sociétés méditerranéennes un rapport au temps très différent quand il s’agit de crues cévenoles dites « éclairs » et des épisodes de sècheresse. Dans le second cas, la durée du phénomène permet de réfléchir à la montée vers le paroxysme qui est construite par les deux dynamiques, naturelle et anthropique, jusqu’à un état critique, configuration dans laquelle aucune solution n’est totalement satisfaisante, mais appelant des décisions pour sauver l’essentiel et minimiser les pertes.

  • Objectifs et attendus

L’objectif de ce projet est donc d’analyser conjointement les dynamiques sociétales et naturelles qui construisent la montée vers un état critique hydrologique, en basses eaux.

Pour ce faire nous avons choisi de nous appuyer sur les points forts et les lieux d’expérience de l’UMR ESPACE, à savoir la région des Cévennes donc y compris les plateaux karstiques sous cévenols, et la Camargue, dans la mesure où si nous y disposons de plateformes expérimentales avec des personnels, cette organisation décentralisée offre aussi la possibilité de travailler sur un mode ago-antagoniste sur deux milieux géographiques très spécifiques, l’un étant en partie l’amont de l’autre.
Ces implantations territoriales commandent pour partie les relations (parfois anciennes et qui seront intensifiées) avec certaines structures gérant les bassins du Gardon et de la Cèze pour l’essentiel dans les Cévennes, et avec les gestionnaires hydrauliciens de l’eau douce (ou saumâtre) en Camargue.
Il s’agit donc de voir, comparativement, quelle gestion sociale de l’eau en situation plutôt estivale peut être mise en œuvre dans deux milieux méditerranéens où la demande sociale et la pression touristique sont fortes sur des échelles de temps différentes.

Cette question est donc particulièrement complexe dans la mesure où elle renvoie à un problème depuis longtemps identifié en science qui est celui de l’émergence d’une discontinuité à partir d’un fonctionnement continu, mais aussi dans la mesure où elle touche à deux domaines très différents relevant l’un de la sphère anthropique et l’autre de celle de la nature, en interaction au moins à deux niveaux : l’un étant celui du territoire, de l’espace de vie et l’autre renvoyant à la rétroaction que provoquent au niveau du climat nos consommations d’énergies carbonées. Dans cette perspective nous nous placerons donc dans l’hypothèse d’un réchauffement climatique avéré au sens du GIEC et dans celle d’une velléité affirmée d’une conservation, comme espace de vie et de développement, tant de la Camargue que de la région des Cévennes. Dans ce cadre, l’un des intérêts d’articuler ces deux sites réside dans le fait qu’en sus des relations géographiques, on peut y envisager et y tester des hypothèses spécifiques et complémentaires.
• En Cévennes par exemple en raison de la profondeur historique des mesures dont nous disposons il est possible d’essayer de voir si une quelconque traduction des changements climatiques mesurés est perceptible dans les basses eaux des rivières et des sources tant au plan quantitatif (niveau des tarissements et des étiages) que qualitatif (charges minérales, organiques, etc.), voire temporel (durée des tarissements par exemple). Cela étant, ceci n’a de sens que dans une situation de bassins versants stationnaires, ce qui n’a rien d’évident sur un demi-siècle. Si dans le cas des crues « éclairs » on peut globalement considérer que les déterminants sont physiques (intensités des précipitations, morphologie des réseaux, etc.) – les conséquences étant de nature anthropique – il n’en est pas de même dans la formation des basses eaux. La pression anthropique qui peut s’exercer au travers de prélèvements et de prélèvements relatifs croissants au fur et à mesure que la saison avance constitue un élément causal non négligeable d’autant plus important que les flux sont limités. Il faut donc considérer une variabilité hydrologique annuelle contrainte par les deux évolutions structurelles potentielles du climat et de la demande (mais à des pas de temps différents) qui peut déboucher sur une situation critique en fonction en outre d’autres facteurs comme des problèmes de température de l’eau, de charges, de rejets, d’augmentation de la population et/ou de sa consommation, etc. ; certains de ces facteurs retentissant les uns sur les autres, évidemment.
• Sans entrer dans les détails on peut noter que l’une des questions centrales de la gestion de l’eau en Camargue, qui relève largement d’une approche systémique en raison des nombreux feedbacks que l’on y observe, est celle de l’eau douce apportée par le Rhône qui dessalinise les terres (les prairies, les rizières, etc.), mais qui ne peut plus être évacuée facilement en raison, en particulier, de la montée lente et régulière du niveau de la mer dont nous pouvons penser qu’elle est une conséquence du réchauffement climatique. Sauf à ouvrir dès maintenant largement le cordon littoral et à abandonner ces territoires à la mer, c’est donc à une montée progressive vers un état critique – si rien n’est fait pour l’anticiper – qui se déploie sur le temps long des sociétés (quelques dizaines d’années), qu’il faut, dans ce cas, réfléchir. Précisons que si cette dessalinisation est de plus en plus difficile à obtenir cela se traduit par une présence accrue du sel, en particulier en période estivale lors des basses eaux, ce qui génère déjà de nombreux conflits entre usagés de l’espace camarguais (pécheurs, riziculteurs, éleveurs, touristes, etc.). Cette situation déjà ancienne a donné lieu à la création de plusieurs espaces d’échange et de confrontations (Commission exécutive de l’eau CEDE, etc.) dans lesquels certains des tenants de ce projet sont amplement impliqués. La marche vers l’étiage en Camargue doit donc être pilotée de telle façon que le territoire reste dans un état sous critique, malgré le relèvement lent du niveau de la mer, au regard des différentes demandes sociales contradictoires (pécheurs, chasseurs, riziculteurs, écologistes, etc.) qui pourraient (et qui ont pu) entrer en conflit ouvert.

Toutefois, si en Cévennes le problème se présente selon une implantation territoriale réticulaire (les sources, la rivière, ses affluents, etc.), en Camargue le problème est bien plus surfacique. Les profondeurs n’étant jamais importantes, la variation du bilan hydrologique induit une forte variation des surfaces exondées et surtout une très grande évolution des concentrations en sel dans les secteurs en eau. Etc. L’une des conséquences de ceci est que si en Cévennes des moyens à la limite importants peuvent permettre de trouver des réponses en transférant d’un bassin à l’autre des quantités d’eau notables, rien de tel ne semble possible en Camargue, où le problème sera d’une tout autre ampleur si la mer continue à monter.

Tout ceci nécessitera donc de faire fond sur les collaborations externes que nous avons déjà tout en cherchant à en développer d’autres afin de construire une réflexion tout à la fois critique et prospective sur un processus de montée vers une situation potentiellement ingérable, pour, autant que faire se peut, l’éviter. Nous espérons au fond qu’il y a dans ces randonnées vers le pire des invariants qui pourraient être retrouvés dans d’autres situations qui permettraient de toutes mieux les penser. D’une certaine façon, si le GIEC est dans le vrai, c’est aussi ce type de démarche qu’il faudrait conduire à l’échelle de la terre et de l’humanité.